Dans la maison de verre 

François Michaud

 

La première fois que j’ai rencontré Vanessa Fanuele, elle habitait déjà dans sa maison de verre. L’autre jour, nous nous y retrouvions à nouveau, les dessins préfigurant son exposition étaient étalés au sol comme les plans d’une ancienne bâtisse, d’un atelier à la charpente complexe transformée par le temps. Ils étaient là pour capter l’œil, au milieu des préparatifs de tous ordres qui accaparaient l’artiste. Si elle les avait disposés pour que le visiteur que j’étais les voie, je crois qu’ils étaient surtout destinés à laisser leur trace sur sa rétine, comme si elle ne les avait pas déjà tous en tête. Une maison ou plusieurs dans un crâne, là où, déjà, tous les fragments microscopiques d’un monde ou de plusieurs s’entrechoquent, se percutent à vitesse neuronale : auto-tamponneuses abstraites, mathématiques, virales... Ce qui bouge à l’intérieur, dans cet espace du dedans qui s’agite sans cesse, comme s’il y avait urgence, me fait penser aux galeries souterraines que creusent les nains des contes, travaillant sans relâche, poussés par une ambition dont les motivations profondes ne sont plus de ce monde. L’idée de réinventer à chaque fois les visions de Piranèse est peut-être pour une part dans le jeu de construction auquel elle se livre et qui s’est éloigné il y a longtemps de l’enfance, tout en conservant quelque chose de nos jeux primitifs.

Les contes sont jeux sérieux, et le façonnement de la forme n’est pas chose simple. La peinture, pour Vanessa Fanuele, a quelque chose de commun avec la sculpture – sans parler de l’architecture, car il lui arrive de faire des maquettes en plâtre avant de passer à la surface plane. Souvent, dans ce cas, le point de départ est une photographie – donc une forme dans l’espace. Cependant, même quand aucune étape en trois dimensions ne précède l’image plane, elle procède souvent par couches successives. Une première couche d’acrylique est alors recouverte, partiellement effacée par grattage, au moyen de papier de verre, puis vient l’huile. Tout cela peut se dédoubler, se démultiplier, avec toujours une obsession de la justesse du trait et des formes, une hargne à formuler l’informulable, à mettre en scène des ensembles complexes qui, parfois, tiennent davantage du cauchemar que du rêve. L’artiste ne veut pas qu’on croie qu’elle raconte des histoires ; si elle conte, c’est pour tomber juste. Tout est décompté, rien n’est laissé au hasard. L’intention peut se cacher, il n’est pas utile de tout dire, mais si l’on est sûr de son fait, alors seulement l’image sera livrée. Nous avons connu cela chez Bonnard autrefois : jamais il ne laissait partir un tableau qu’il ne l’ait dix fois, vingt fois repris – et parfois à des années de distance. Parce que l’on ne croit pas assez au réel quand on peint pour que l’on puisse se contenter simplement de la vraisemblance. La comparaison avec les contes tient à cela : dans le roman occidental moderne, la ressemblance avec le monde connu occupe la première place, tandis que dans tous les modes de récit antérieurs, le but, le dire, la façon dont on passe d’un point à un autre sont plus importants que la proximité de ce qui est conté avec notre expérience commune. Cependant, c’est en elle que le récit puise : pour que nous puissions nous représenter, nous sentir au monde et non simplement en un point mathématique de l’espace abstrait.

Dans les contes, tout part souvent de la forêt et y retourne. Dans L’Étoile de ceux qui ne sont pas nés de Franz Werfel, l’héroïne du récit, Io Lala, s’échappe du monde civilisé en empruntant le chemin des bois. Pourtant la jeune femme renonce à une civilisation en apparence parfaite, perdue dans un futur que l’auteur ne cherche pas à situer – à peine laisse-t-il entendre que l’étendue qui nous sépare se compte en centaines de milliers d’années. Tout l’imaginaire de l’Europe centrale se trouve transposé là, réinterprété depuis la Californie où Alma Mahler et lui avaient trouvé refuge vers 1940… Ce parallèle-là aussi appartient à l’univers de Vanessa Fanuele : elle aime les architectures sauvages, insolites : baraques en tôle, enseignes édifiées à la hâte pour guider de loin le regard de l’automobiliste. Quand il aperçoit une main gigantesque barrant la perspective de l’Interstate 5, l’envie lui prend sans doute de s’arrêter… Le nuage de poussière déclenché par les freins complète le tableau. Sommes-nous si loin de l’antique forêt qu’un chevalier solitaire pouvait parcourir pendant plusieurs jours sans faire d’autre rencontre que celle des bêtes sauvages ? Dans le roman de Werfel, celle-ci est transposée dans un univers lisse d’où la nature semble avoir disparu, remplacée par une herbe métallique d’un gris argenté uniforme. Par endroits, cependant, la jungle pousse de façon arbitraire. Est-ce de ce monde-là aussi que Vanessa Fanuele a choisi de s’écarter à son tour ? L’urbanité qui l’environne n’a pas encore atteint la perfection décrite dans le roman. Elle aussi est donc à inventer – rien n’est encore advenu. Pour que l’opération porte ses fruits, il nous faut voir avant ce d’où l’on s’échappe.

Hermann Finsterlin, dans ses architectures visionnaires, composait d’étranges formes à peine habitables à l’égard desquelles les volumes de Frank Gehry ou de Zaha Hadid nous semblent incroyablement massifs, anti-aériens, distants d’à peine quelques secondes des premiers gratte-ciels de la modernité. Dans certaines figures de Vanessa Fanuele, le souvenir de photographies des buildings en construction à Chicago semble réapparaître. Les ouvriers prenant la pose sur des poutres en suspension ont cédé la place à des êtres plus graciles, des elfes presque – à moins qu’ils ne soient l’effet d’un souvenir-écran. Peut-être sont-ils redevenus enfants tout simplement. Pourtant, il me semble bien les avoir aperçus, comme des danseurs en lévitation dans l’espace, comme ces animaux qui prennent possession des montagnes russes d’une fête foraine…

Là encore, la forêt n’est pas loin, cette nature compacte où la manière du Douanier Rousseau a été apprivoisée par l’artiste, comme un moyen de retrouver une technique constructive : planter un arbre l’un après l’autre… Et les primates chers au peintre percent aussi çà et là la masse des feuillages. Le tigre non plus n’est pas absent – celui de William Blake, qui a inspiré la peintre au moment où, il y a quelques années à peine, elle abordait cette voie sans retour, qu’on lui déconseillait et que pourtant elle a su prendre. On ne s’engage pas dans la forêt impunément, mais c’est seulement à cet endroit du monde que le chevalier peut trouver la gloire – où sa perte. Chrétien de Troyes fait peu de cas de l’animal, même de ceux qui commencent à peupler les blasons. Tous ne sont qu’emblème, monture ou cible et la valeur du combattant ne se mesure pas à eux, sinon métaphoriquement. Les rencontres qui comptent, ce sont celles qui opposent des êtres de même nature. Pour Vanessa Fanuele, l’entrée dans la forêt eut bien la gloire pour prix : l’année dernière, à l’issue de l’exposition Picturae*, l'artiste reçut le prix du Chassy(is) ; mais, comme pour les chevaliers des romans, toute victoire n’est qu’une étape, que l’on doit franchir pour pouvoir avancer. Si d’autres chemins étroits l’attendent, d’autres motifs périlleux, elle tient fermement les poutres qui lui permettront de franchir le précipice et, au-delà, de bâtir l’image sans nom que sa tête porte déjà – celle qui jamais ne s’arrête – qui est toujours en construction. Celle que l’on contemple avec des yeux de tigre.

Tyger! Tyger! burning bright 
In the forests of the night, 
What immortal hand or eye 
Could frame thy fearful symmetry? 

In what distant deeps or skies 
Burnt the fire of thine eyes? 
On what wings dare he aspire? 
What the hand dare sieze the fire? 

And what shoulder, & what art. 
Could twist the sinews of thy heart? 
And when thy heart began to beat, 
What dread hand? & what dread feet? 

What the hammer? what the chain? 
In what furnace was thy brain? 
What the anvil? what dread grasp 
Dare its deadly terrors clasp? 

When the stars threw down their spears, 
And watered heaven with their tears, 
Did he smile his work to see? 
Did he who made the Lamb make thee? 

Tyger! Tyger! burning bright 
In the forests of the night, 
What immortal hand or eye 
Dare frame thy fearful symmetry? 

William Blake (1757-1827), The Tyger (Songs of Experience, 1794)

 

* Picturae, exposition à la galerie Polaris, commissaire Julie Crenn, février 2015